Hotel Lobby d’Edward Hopper, une histoire de famille

Le chef d’œuvre Hotel Lobby (1943) d’Edward Hopper figure parmi les plus célèbres des tableaux de l’artiste Américain. Le Grand Palais consacrait une magnifique exposition au peintre réaliste il y a tout juste un an à Paris. Depuis, Hotel Lobby trotte dans ma mémoire. En voici une lecture personnelle, un peu loufoque mais récréative.

Hotel Lobby, Edward Hopper, 1943

Hotel Lobby, Edward Hopper, 1943

« Le manoir des prés sis 12 allée des Roseaux à Fleury sera dévolue à Mademoiselle Logique Anna. » Ecrit en corps gras sur le papier jauni du document testamentaire, le nom d’Anna scintille pareil à un panneau lumineux de casino. Anna Logique sera bel et bien propriétaire une fois Simon Cussonnet mort. Un sourire pincé apparaît sur son visage, son œil reste inquiet. La sévère domestique de 31 ans poursuit la lecture du document de 72 pages. Elle croise les jambes pour mieux se concentrer. Sa tenue est impeccable. Elle porte une robe gris souris, une chemise bleu ciel parfaitement repassée et des souliers à talons fins étrennés pour la première fois. Anna veut faire bonne impression devant Me André Platdessert, le notaire de famille. Dissimulée derrière l’imposante banque d’accueil en merisier style 1920 de l’hôtel, la petite blonde respire par saccades et s’enfonce dans son fauteuil en velours, comme pour se faire oublier.

A droite du comptoir à colonnades déserté par son personnel, Madeleine et Simon discutent. Le marquis Cussonnet se tient debout en portant la main au niveau de son foie. C’est devenu une habitude depuis six mois alors que le docteur Delajoue lui a diagnostiqué un cancer. L’air de rien, feignant de porter son imperméable Burberry sur son avant-bras, il en profite pour palper son organe douloureux. La moustache et les tempes blanchies par les années, le regard dans le vague, il ne faudrait pas compter beaucoup de tours de trotteuse à la pendule Ponte Vecchio  située en face de lui, pour que l’aristocrate au costume trois pièces ne fonde en larmes. Il souffle de nombreux « oui » de sa voix sépulcrale tandis que sa compagne lui donne des recommandations. Madeleine d’Agneau est sa seconde femme. Cussonnet n’a pas voulu l’épouser après le décès mystérieux de son épouse 47 ans auparavant. Cela fait pourtant bien des années qu’il partage la vie de cette fille de commerçant tourangeau. Il la considère plus comme sa bonne amie que son âme sœur. Il est vrai que Madeleine n’est pas vraiment jolie. La tendresse, la douceur et l’écoute ne font pas partie de ses attributs. De plus, Madeleine d’Agneau n’a jamais pu donner de descendant au marquis. C’est aussi pour cela que les deux vieux amants se trouvent dans le vestibule du Royal.

Moquette beige sur laquelle court un liséré vert racing, murs sobres recouverts de lambris jusqu’à mi-hauteur et ornés de natures mortes, fauteuils de velours gris clair, le décor sobre du lieu les rassurent un peu. Me Platdessert a bien choisi l’endroit pour cette réunion un peu extraordinaire. Madeleine le sait bien, son cher Simon n’en a plus pour longtemps. Faute d’héritier, elle ne peut prétendre à la totalité du patrimoine du futur défunt. Et puis il y a cette promesse. La fidèle servante de feu la marquise Cussonnet a laissé une lettre dans sa chambre avant de mourir. Anna Logique est la fille illégitime de Cussonnet, il convient d’en prendre soin et de subvenir à ses besoins. Le cœur noué et la main tremblante Madeleine tripote nerveusement sa belle robe en satin rouge. Fourrure et chapeaux noirs viennent parfaire la tenue préférée de Simon. « Etes-vous sûr de votre décision ? », l’interroge-t-elle d’une voix fluette.

Le gong de la pendule retentit. Il est 13 heures, le notaire est en retard.

Une interprétation libre d’Aurélie M’Bida

Les médias du futur, pourquoi pas ?

Mars 2023, le quotidien papier est mort. La presse magazine survit dans les salles d’attentes des médecins. Ecrit, web, télé, radio sont regroupés en un seul et même média noyauté par des journalistes polyvalents. De leur côté, les journalistes d’investigation ont un peu la paix.

DR.

DR.

Derrière la caisse de mon supermarché habituel, un monsieur grisonnant aux épaisses lunettes se débat avec une petite machine bleue. Sa carte bancaire entre puis ressort de la fente de l’appareil. Au bout de quelques minutes, il entreprend d’inverser le sens d’insertion de son moyen de paiement. Ça marche ! Une dizaine de pages imprimées sortent en liasse. « Vous venez d’acheter le Parisien. Merci de votre visite, à bientôt. » Le message enregistré de l’automate conclut la transaction.

Une scène des plus banales en ce début des années 2020. Les quotidiens papier ne sont plus édités depuis 5 ans. Les derniers fidèles du papier – essentiellement composés de personnes âgées – n’ont qu’à imprimer leur quotidien au distributeur à la demande et sur mesure. Le modèle économique de la presse écrite ayant atteint ses limites, il a bien fallu trouver une solution alternative pour répondre à la demande croissante en informations claires, rapides, fiables, variées et de qualité. Or le basculement vers le numérique n’a pas été la plus rentable pour les patrons de presse français. L’historien des médias, Patrick Eveno, l’avait pourtant expliqué dans son ouvrage « Histoire de la presse française » : « Un lecteur sur Internet rapporte en effet dix à vingt fois moins qu’un lecteur sur le papier. »

Trouver une solution donc. Le chantier entamé quelques années avant ma sortie de l’école de journalisme se présentait vaste. Il touchait au fondement même du journalisme et à ses valeurs.

Et le journaliste dans tout ça ?

Le métier de journaliste a donc dû muter. Face aux pressions de la demande, des lobbys industriels, du progrès technique, de l’économie…et la liste est longue. Deux catégories ont émergé: le journaliste News et le journaliste Long terme. Si cette dernière classe, regroupe des fonctions historiques du journaliste d’investigation attaché à son corps de média, la seconde, a vu naître un nouveau genre de journalistes. Commercial, plurimédia, interchangeable, technicien, excellent orateur, télégénique, le « News » cumulera les casquettes. Organisée en fourmilière, sa rédaction est ouvrière, stakhanoviste, les tâches y sont découpées entre celui allant chercher l’info, celui qui l’exploitera (son, image, texte, données), celui qui assurera sa veille, celui qui la présentera, etc. L’avantage du journaliste News est qu’il pourra tourner entre ces différentes attributions. Ce métier est le plus répandu depuis la mort du papier. C’est normal puisque l’architecture même de la diffusion de l’information change.

Je fais partie des « long terme ». Ma journée type est souvent découpée de la même manière. Mon radio-réveil me tire du lit à 7 heures, premier flash, la radio me suit, intégrée à ma cabine de douche. Ma fille, qui apprend tout juste à lire, énumère les dernières alertes sur la table numérique de la cuisine. Son doigt passe d’un message push à l’autre. L’ascenseur, même topo, les infos. Une chaîne différente est programmée dans ma voiture. A l’arrière ma fille profite de la version numérique de « Mon canard pour les canetons ». Je fais un détour par le centre commercial pour poser mon linge chez le teinturier. A chaque étage trône une colonne de téléviseurs branchés sur plusieurs chaines. Le visiteur n’a qu’à sélectionner un chiffre, pour une fréquence sur son téléphone portable et la chaîne choisie le suit durant toutes ses courses. Ce matin là j’ai rendez-vous avec mon chez de service pour définir l’organisation de ma semaine. Le RDV se déroule dans son petit appartement de Boulogne-Billancourt – comme d’habitude, la rédaction n’ayant gardé qu’une centaine de mètres carrés en Normandie pour « tout ce qui est administratif ».

Allez, n’ayons pas peur, il s’agit juste d’une version probable de l’histoire !

Aurélie M’Bida

Les aventures du « petit blanc » reporter

La plume d’Hergé dans les aventures de Tintin n’a pas fini d’être critiquée. Alors que je termine la (re)lecture de  » Tintin au pays de l’or noir « , voici mon regard sur cet opus. Retour sur un classique de la BD, éternellement lu et relu.

Son aventure congolaise ne lui a pas servi de leçon. Avec l’album Tintin au pays de l’or noir (1950), Hergé nous offre, vingt ans après, une nouvelle occasion de voir d’hérisser nos poils et d’échauffer nos oreilles. Je ne peux réprimer, à chaque fois, la crispation que ces bandes dessinées aux couleurs criardes me procurent.

Tintin, on en a fait le tour. De 1930 à 1970 ce n’était pas la plus belle période des relations humaines : colonialisme, ethnocentrisme, racisme… Le dessinateur belge ne fait pas exception. Il tombe dans le cliché avec Tintin au Congo (1931). Le jeune reporter  rencontre des indigènes. Coco, le plus navrant d’entre eux, est grimé par Hergé. Face noire comme du charbon, lèvres telles des chambres à air de bicyclette, il ne manquait plus que des narines en forme d’aspirateur.

Tintin au pays de l'or noir, coverNon, Coco a le nez plutôt aquilin mais son phrasé horripile : « Ca mauvais !… Ca y en a singe parlant !… Ca y en a mangé Tintin ! »

On pensait « l’incident » clos. On s’était trompé. Les aventures du célèbre reporter belge au pays de l’or noir sont encore plus exaspérantes. L’histoire : partout dans le monde, des moteurs d’automobiles explosent, l’essence est trafiquée ! Une crise pétrolière menace. Au Moyen-Orient, le cheik Bab El Ehr tente de renverser Ben Kalish Ezab. L’ami Tintin s’y rend donc pour déjouer le conflit. Parmi les Arabes, les Juifs, les Portugais, rythmant ce récit coloré, quelques employés africains se démarquent. Le serviteur du cheik porte lui aussi du cirage noir sur la figure, sa grosse bouche vire au rouge sang, ses gros yeux blanc exorbités sont caricaturaux.

Hergé a cependant tiré des leçons du passé, puisque celui-là reste muet. Pas un « missié », pas un « ça y en a ». C’était pourtant sans compter l’un des sbires du Dr Müller en page 50. Lui non plus ne parle pas, mais il est si grossièrement grimé que ça en est insultant pour le petit Noir qui lui a servi de modèle. Dire que Tintin a inspiré des vocations à bon nombre de journalistes en herbe…

Aurélie M’Bida

« Je ne suis ni perverse, ni citoyenne de second rang »

Mélanie n’a pafemmes en couples attendu le projet de loi sur le mariage pour tous pour se construire une vie lui ressemblant. De son « coming-out », à ses voyages en Belgique pour bénéficier de la PMA, en passant par un projet de mariage à Auffargis (78) et les conséquences de sa disparition, elle raconte tout. Portrait d’une militante de tous les jours.

Elle porte le nom d’un bandit de légende et vit comme une hors-la-loi. Pourtant Mélanie B. n’a commis aucun crime ni même aucun délit. Cette Directrice de communication de 40 ans a choisi de fonder une famille avec Laurette, sa compagne, et d’avoir des enfants peu importe si la loi française lui permet ou non de bénéficier d’une assistance à la procréation.

Le cas de Mélanie c’est aussi l’histoire de beaucoup de femmes. Parce que, pour l’heure, la procréation médicalement assistée (PMA) n’est pas autorisée aux couples de lesbiennes, elles sont nombreuses à se rendre en Belgique pour en bénéficier. On appelle d’ailleurs les enfants nés selon ce procédé les « bébés Thalys », en référence à la ligne de train à grande vitesse entre Paris et Bruxelles. Jules est l’un d’entre eux. Depuis ses 6 mois il a appris qu’il avait une maman et une « mamoune ». « C’est la graine d’un gentil monsieur qui est venu nous aider », ont-elles expliqué à l’enfant dès qu’il était en âge.

Mélanie c’est la maman. Sa trajectoire personnelle est surprenante. Née en 1972, elle effectue toute sa scolarité au sein de l’institution catholique Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à Rambouillet. Cette brune distinguée porte des lunettes, un ventre arrondi par une nouvelle grossesse et se définit elle-même comme « quelqu’un de droite, sympathisante UMP…enfin plutôt RPR. » Mélanie B. grandit en effet dans une famille gaulliste, chiraquienne, où la politique a toujours eu une certaine importance. Logiquement elle prend sa carte au RPR en 1991. « J’ai même été présidente de l’UNI (ndlr. organisation étudiante de droite) durant une année », explique-t-elle amusée, même si elle s’empresse de rajouter qu’elle n’en est pas fière.

Surtout aujourd’hui. Selon elle sa famille politique l’a trahie, « quand j’entends ce que j’entends… Je ne peux pas, je ne cautionne pas. » La future maman énumère : François Fillon, Nadine Morano, Jean-François Copé, « pas un n’est favorable au mariage pour tous ! J’ai l’impression qu’entre Nadine Morano et Marine Le Pen, la frontière est bien floue. » Mélanie ne comprend pas non plus l’acharnement d’une masse catholique qu’elle a pourtant côtoyée dans son enfance. « Leurs propos me renvoient une image de moi très insultante. Comme si j’étais une perverse, une citoyenne de second rang, une égoïste. » Elle décrit l’ambiance autour du débat sur le mariage pour tous comme « électrique ».

Très curieuse, inscrite sur tous les réseaux sociaux possibles et imaginables, la “Dir’com” parcourt chaque jour les comptes de Christine Boutin, Frigide Barjot ou encore de l’organisation Civitas. Hors de question de laisser passer un commentaire désobligeant sur les homosexuels sans réagir. Mélanie est plus vigilante que jamais. C’est peut-être lié à son nouveau statut de mère ou bien à ses hormones de femme enceinte, en tous les cas elle concède en avoir « marre de (se) faire insulter tous les jours. (Sa) carapace s’effrite un peu plus à chaque nouvel article ou à tout nouveau commentaire dégradant sur Twitter. »

“Si cela pouvait représenter un petit acte militant dans cette ville réputée conservatrice, j’en serais ravie”

Mélanie ne milite pas. Elle ne fait partie d’aucune association. Elle prévoit pourtant d’aller manifester pour l’égalité le 16 décembre prochain à Paris et a répondu « présente » à l’invitation de l’inter-LGBT.  Un comble pour celle qui, jeune étudiante, portait serre-tête, collier de perles, carré Hermès, chemisier et mocassins. A l’UNI, les étudiants sont contre toute forme de grève ou manifestation. Aujourd’hui tout est différent. Mélanie découvre avec inquiétude qu’elle fait partie d’une minorité. « Etre homosexuel en France c’est comme être Noir ou Arabe. Nous sommes tous stigmatisés », constate-t-elle amèrement. « Je ne suis pas activiste mais je ne vais pas rester les bras croisés ! »

Elle ne restera pas non plus inerte si le projet de loi sur le mariage pour tous est adopté. « Si on nous donne la possibilité de nous marier, je me marierai », s’exclame-t-elle. D’ailleurs elle souhaiterait célébrer son union avec Laurette là où elle a grandi, à Auffargis, dans les Yvelines. En fait l’idée la fait sourire. « Si cela pouvait représenter un petit acte militant dans cette ville réputée conservatrice, et dans laquelle réside Christine Boutin, j’en serais ravie. » Preuve que Mélanie n’est pas dépourvue de la moindre dose de militantisme. Quelque part, ça a toujours été son mode de vie. Depuis le jour où elle a réalisé, à 26 ans, qu’elle était homosexuelle. « Mon fiancé m’a dit que j’étais une lesbienne refoulée. Il m’a sauvé la vie. » De là ça a été le flash. La future mariée a quitté son compagnon une semaine après et s’est installée avec une fille. La libération. « Je me suis épanouie à partir de ce moment là », déclare-t-elle avec nostalgie. Du jour au lendemain Mélanie s’est coupé les cheveux très court, a enfilé un pantalon de cuir, des santiags et un débardeur. Les foulards et les perles ont été remisés au placard. La jeune femme est sortie de sa chrysalide. Le poids de la tradition familiale, l’admiration du couple formé par ses parents, tout s’est effondré. Il lui a fallu cette transition brutale pour entrer dans une nouvelle vie, construire son couple, sa famille et réintégrer un style plus « passe-partout ».

Son seul souci, à présent, est d’être exemplaire au regard de l’éducation de son fils et de sa fille à naître. « On veut que nos enfants soient irréprochables car dans le cas contraire on pourrait leur reprocher d’avoir été élevés par deux femmes », explique Mélanie, alors qu’une ride d’inquiétude est venue altérer son visage. « Ma compagne n’a aucun droit, poursuit-elle, elle n’a que des devoirs : bien éduquer son beau-fils. Elle n’a aucune autorité parentale au regard de la loi. » Mélanie envisage même le pire. Elle dit y être obligée depuis la naissance de Jules car la loi ne le protège pas. « Si je meurs demain, ce sont mes parents qui auront la garde de nos enfants. Mais j’ai de la chance car mes parents sont d’accord pour confier la tutelle à Laurette. » La future maman reste rêveuse et songe à une réalité qui rejoindrait le papier. Une loi sur le mariage pour tous qui protégerait ces familles un peu spéciales ou tout simplement différentes.

Aurélie M’Bida

Invasion de Démocrates au palais Maillot de Paris

Aux alentours de minuit heure de Chicago hier soir, et au terme d’une longue soirée de suspens, Barack Obama a été réélu à la présidence des Etats-Unis. Pendant ce temps-là à Paris, près d’un millier de personnes se sont réunies pour la Democrats Abroad Election Night porte Maillot. De 23 heures à 7 heures du matin, ces étudiants ou expatriés américains et démocrates ont vibré au rythme de leur nation à des milliers de kilomètres de chez eux. Retour sur une soirée électorale pittoresque.

Le palais Maillot ? Mais qu’est-ce donc ? C’est le nouveau lieu clubbing tendance venant d’ouvrir ses portes à côté du palais des Congrès à Paris. Décor baroque, moderne et branché. Un cadre étonnant dans lequel se sont rassemblés les membres du comité des Democrats Abroad Paris – sorte de communauté citoyenne d’électeurs américains expatriés dans la capitale.

Ecrans géants branchés sur CNN, drapeaux américains flottant dans les airs, un DJ, des hot-dogs et des hamburgers au buffet, le cadre est planté. On se croirait dans un club new-yorkais, mini-jupes et paillettes en moins. Dès l’ouverture la salle est comble. Les visages sont assez jeunes. Vacances scolaires obligent, de nombreux étudiants Américains ont fait le déplacement. Mais les Démocrates parisiens n’ont pas tous été élevés aux Pokémons, ça et là des couples de quarantenaires ou de retraités égayent la salle. Quelques personnes portent leurs anciens T-shirt « Yes we can » de la campagne de 2008. Des badges à l’effigie d’Obama sont accrochés à la plupart des vestes. « On est venu supporter notre président en famille ou entre amis », raconte Adam qui, à 18 ans, vient de voter pour la première fois de sa vie.

Minuit heure française, la musique s’arrête, le volume des téléviseurs s’élève. Le présentateur délivre les premières tendances à quelques heures de la fermeture des bureaux de vote sur la côte Est des Etats-Unis. On apprend qu’à la sortie des urnes, les Américains ayant déclaré se rendre à l’Eglise chaque semaine ont voté à 62% pour Barack Obama contre 37% pour Mitt Romney.

De leur côté Fatima et Stanley Hertzberg ont le regard verrouillé sur l’écran. Elle, c’est une Française, lui est Américain, un ancien journaliste retraité du Wall Street Journal. Ils vivent à Paris depuis 1995. Fatima, très stressée, défend le candidat Démocrate « 4 ans c’est très court. Il a récupéré un héritage catastrophique après huit années de George Bush. » Son mari est beaucoup plus confiant : « Je pense qu’Obama va gagner, et largement ! » Les sondages serrés, il n’y croit guère. Stanley en est convaincu, ses compatriotes ne sont pas stupides, ils savent que seul l’actuel président dispose d’un vrai programme pour les quatre prochaines années. « Romney n’a aucune consistance », finit-il par lâcher.

Les émotions sont rythmées au fil du décompte de CNN

Il est 0 h30 lorsque les résultats temporaires à l’échelle nationale sont diffusés. A ce moment-là Barack Obama dispose d’un score de 52% du vote populaire pour 44% du côté Républicain. On attend toujours la fermeture définitive des bureaux de vote et les journalistes de CNN meublent le temps, statistiques à l’appui. De nouveaux arrivants commencent à poindre au palais Maillot. Tandis que l’organisateur de la soirée, George Shatzek, se félicite d’avoir reçu plus de 750 RSVP pour l’événement. « C’est la première fois qu’une manifestation aussi importante est mise en place », ajoute le responsable des Young Dems au sein des Democrates Abroad. Pour lui, le 2 de la place de la porte Maillot est « the place to be ». Il faut dire qu’avec 90% des Américains qui résident à Paris s’étant déclarés pro-Obama dans les divers sondages, la soirée des Républicains doit faire triste mine.

Monique, une traductrice freelance de 54 ans, Sudhir, 39 ans et enseignant à l’université de Washington, les deux copines de Chicago, Lucia et Alyssa, en échange universitaire à Science Po, et  même les sympathisants Français, Mathurin et Guillaume, tous deux 23 ans, sont persuadés d’une seule chose : Obama va gagner, mais de justesse. Tous n’attendent qu’un score pour se rasséréner, celui des « swing states » de l’Ohio et de Floride, ces Etats indécis qui feront la victoire de l’un ou de l’autre des candidats qui les remportent. Verdict autour de 1 h30.

Le présentateur sur CNN annonce que les résultats pour l’Ohio tomberont dans une demie heure. En attendant sous les huées, les scores pour l’Indiana et la Virginie sont dévoilés. Mitt Romney y sort en tête. Les convives restent toutefois confiants, les votes étaient prévisibles pour ces Etats.

Premier « swing state », la Floride. Le résultat provisoire montre un Obama vainqueur avec 55% des voix. Mitt Romney n’atteint que 45%. Hurlements hystériques, sifflements, la salle s’anime, émue. A peine le temps de se remettre des émotions, et la carte de l’Ohio se dessine. Et c’est le bleu qui sort. Bleu comme Démocrate. Nouvelle scène de liesse. Les applaudissements sont nourris.

Il est exactement 1 h45 quand on sait, palais Maillot à Paris que Barack Obama va être reconduit à la Maison-Blanche pour un second mandat.

Aurélie M’Bida

Elles réclament, aussi, un droit à l’enfant pour tous

Copyright Fred Tanneau/AFP.

La future loi sur le mariage pour tous en France marque la réalisation d’une promesse de campagne du candidat Hollande. « Les Enfants d’Arc en ciel – l’asso ! » reçoit en majorité des couples lesbiens pour les accompagner dans leur projet parental. Elle s’inquiète du décalage entre les engagements de la loi  d’une part, et le statut et la considération de la mère homosexuelle d’autre part.

« Nous ne sommes pas que des baby-sitters ! », s’écrit Nathalie Mestre, présidente de l’association LGBT « les Enfant d’Arc en ciel ». Le projet de loi sur le mariage pour tous semble loin de régler les problématiques qu’elle rencontre chaque jour.  Lors des auditions participatives avec la ministre de la Justice en septembre dernier, cette professeure des écoles a martelé les revendications de son association. Le ton est donné, les couples de lesbiennes (comme les couples gays) veulent l’égalité au regard de la filiation.

Elle faisait partie des 60 engagements de François Hollande. Le 26 janvier dernier, le futur président de la République a promis un « droit au mariage pour les couples homosexuels. » Le 10 octobre 2012, le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a annoncé que le texte serait examiné en Conseil des ministres entre fin octobre et début novembre,   « mais ne concernera ni la procréation médicalement assistée ni l’adoption conjointe. »

Une avancée encore bien limitée pour les couples homosexuels

Nathalie Mestre ne veut même pas entendre parler « cette adoption là ». Pour elle, ce projet de loi ne résout rien puisque « les couples homosexuels vont se retrouver dans une obligation de se marier pour avoir droit à adopter. On enferme le droit à l’enfant dans le mariage. »

D’après les rumeurs, le texte serait actuellement en relecture au Conseil d’Etat et il ne serait pourtant pas question d’adoption. Pour Me Alain Devers, maître de conférence, membre du Centre de droit de la famille à l’Université Lyon 3, « une promesse présidentielle est un choix politique. Le mariage entre deux personnes du même sexe est une question de société qui pourra être acceptée avec le temps mais la filiation… » Selon cet avocat du barreau de Lyon, « le projet de loi sur le mariage pour tous ne concerne que le couple. Les questions d’enfants sont exclues. » Un pavé dans la mare alors que Christiane Taubira – porteuse du projet de loi – avait annoncé dans les colonnes de la Croix, le 11 septembre dernier, que les couples de même sexe pourront, comme les couples hétérosexuels, « adopter de façon individuelle ou conjointe (de façon simple ou plénière) ».

Même si déjà, la Garde des Sceaux avait, à cette même occasion, exclut expressément la PMA du « périmètre de la loi », l’adoption, elle, restait toujours dans le débat.

La PMA : une question de femme au regard du droit à l’enfant

Les associations LGBT comme « les Enfants d’Arc-en-ciel » attendent bien plus qu’une loi a minima. Adoption ou pas adoption, Nathalie Mestre ne semble pas être au courant. Elle se cramponne à l’idée que le projet de loi, tel qu’elle en a eu connaissance n’est pas satisfaisant en matière de filiation. Elle accuse la France de s’être déjà délié de ses engagements légaux pour les parents hétérosexuels ayant recours à la PMA. Selon elle, lors d’un recours aux gamètes issus de dons, personne n’a jamais demandé au parent stérile d’adopter l’enfant fruit de ce mode de procréation assistée. « C’est la différence avec le couple homosexuel, quelle inégalité ! Dans un couple de personnes de même sexe, l’autre parent doit aujourd’hui faire une demande de délégation parentale, pour se voir reconnu comme tel, et demain (avec ce projet de loi) effectuer une demande d’adoption. »

Mais à réclamer l’égalité parfaite, les associations LGBT ne se heurtent-elles pas à des limites juridiques ? En effet, le procédé de procréation médicalement assisté est aujourd’hui envisagée comme remède à la stérilité du couple, et non pas comme la réponse au désir d’enfant. Accorder aux couples homosexuels, précisément aux couples de lesbiennes qui seules peuvent porter un enfant, un droit à la PMA reviendrait à généraliser un procédé réservé à une minorité de couples en difficulté pour avoir un enfant. « Nous voulons ouvrir la PMA à toutes les femmes de France », déclare Nathalie Mestre. Ce vœu se retrouve pourtant confronter à des objections.

Jean-Christophe Lagarde s’est exprimé en faveur du mariage et de l’adoption pour les homosexuels mais contre la procréation médicalement assistée auprès de 20minutes.fr. Pour le député (UDI) de Seine-Saint-Denis, « le mariage et l’adoption c’est le code civil, la PMA, c’est le code de la santé. Par cet amendement, les députés socialistes transforment la PMA qui est un acte médical, en un acte social, un acte de confort. »

Mais Me Devers rappelle, comme pour l’exemple de la loi sur le PACS en 1999, que « le même texte peut aborder les divers aspects (couple et enfant). En l’occurrence une modification du code civil avec les dispositions sur le mariage et, les dispositions relais, dans le code de la santé publique avec les dispositions sur la PMA. » En définitive, l’insertion dans la loi sur le mariage pour tous d’un droit à l’enfant pour tous est bien possible, mais dans ce cas « ce serait une véritable révolution », conclut Alain Devers.

Aurélie M’Bida

Washington, La Mecque des Américains

(Aurélie M’Bida/DR.)

Passage obligé pour les collégiens des quatre coins du pays, pèlerinage familial durant les vacances scolaires ou virée lors du weekend de l’Independance Day, les monuments et musées de Washington voient affluer en permanence des touristes modèles, des Américains en quête de culture et d’histoire, ciment de leur nation.

Trônant sur un monticule à l’est de la ville, rivalisant de grandeur avec le Lincoln Memorial situé à l’autre bout du Mall, ce quartier du centre-ville de Washington autour duquel les musées nationaux et la Maison-Blanche ont élu domicile, le Capitole accueille ce matin-là ses fournées de visiteurs. Il est 10h 15, une centaine de personnes ayant réservé le créneau est réunie dans un amphithéâtre aux allures de salle de cinéma. Sans tarder, les lumières s’éteignent. Les haut-parleurs entonnent un récit épique à l’appui d’un film sur la construction de la nation américaine. Tout a commencé par l’érection du Capitole en 1793, dix-sept ans après l’indépendance des Etats-Unis.

Dans la salle, des couples, des familles avec des ados, quelques personnes âgées, mais surtout un vrai melting pot de couleurs et de faciès. Tous parlent plus ou moins bien anglais. A l’accent on comprend qu’ils vivent dans le pays. Quelque part, cette assemblée de visiteurs correspond à l’image qu’on se fait de l’Amérique : une population bigarrée aux origines multiples composant un seul et même peuple métis et polyglotte.

10h 45, fin de la projection. La session est divisée en cinq groupes. Equipé d’un casque et d’un appareil de transmission « Guide-U » vert fluo, chacun suit son guide respectif pour la suite de la visite gratuite. Des dizaines de questions plus tard, midi arrive, le tour est terminé. Tout le monde semble ravi. Un couple de seniors latino-américains sort un plan de la ville, prochain arrêt : bibliothèque du Congrès, où sont conservés des trésors vieux de plus de trois siècles.

Ara Carbonneau est fille d’immigrés Québécois. Cette ancienne prof d’histoire officie depuis quatre ans en tant que guide au Capitole. Entre trois gorgées d’eau pour « s’éclaircir la voix avant le prochain groupe », elle explique comment une nation aussi disparate que la nation américaine est si soudée autour d’une histoire commune, ou qui l’est devenue. « Le Capitole leur appartient, c’est la représentation du pouvoir du peuple. Tout le monde sait ça dans le pays », commence la guide avant d’avancer le chiffre de 2,5 millions de visiteurs par an rien que pour la coupole, comme on l’appelle ici.

La citoyenneté américaine avant tout

« Les élèves de 13/14 ans doivent venir à Washington. C’est une obligation du programme d’histoire à la fin du collège », poursuit-elle. Mais au-delà du simple voyage scolaire, les élèves américains sont très tôt enveloppés par leur drapeau. C’est le Star-Spangled Banner à l’aplomb de chaque établissement scolaire, ce sont les chants à la gloire des pères fondateurs de la nation, les phrases sortes de maximes érigées en vérité qui sont disséminées de partout dans l’environnement des jeunes américains : à l’école, mais aussi à la télévision, à la radio, au cinéma, sur le packaging de certains produits alimentaires, le billet vert et bien plus encore.

Ils sont originaires du Kansas, de l’Ohio, de l’Etat de New York, sont Africains, Asiatiques ou Moyen-orientaux, ils ont la nationalité américaine depuis toujours, depuis dix ans ou depuis un mois, « ils ont tous en commun d’être Américains », conclut Ara Carbonneau. Pour éloigner toute velléité angélique de son propos, elle ajoute «  C’est face au reste du monde qu’on a le sentiment d’être une nation unie. Entre nous, nous pouvons nous déchirer. Mais en venant à Washington on prend conscience que le pays s’est construit par le rêve commun d’immigrés de se fédérer en Amérique ! » L’écho de la devise nationale « E Pluribus unum », qui soude les Etats-Unis, ne semble pas prêt d’arrêter de résonner dans les vastes couloirs du Capitole.

Aurélie M’Bida